Un data center consomme de l'eau. Beaucoup d'eau. Quand vous envoyez une requête à un modèle de langage, quelque part dans une salle blanche de l'Iowa ou de Dublin, des tours de refroidissement évaporent l'équivalent d'une petite bouteille pour produire la réponse. On ne le voit pas. C'est précisément le problème.
Je m'intéresse à la transition énergétique du secteur numérique depuis que j'ai commencé à faire des bilans carbone pour des PME, il y a quelques années. Et à chaque fois, la même scène : le directeur technique me tend un schéma de son cloud, fier de m'annoncer qu'il a tout basculé chez un hyperscaler « neutre en carbone ». Puis on creuse. Et on découvre que neutralité carbone veut souvent dire « achat de certificats ». Pas réduction.
Points clés à retenir
- Le numérique pèse quelques pourcents des émissions mondiales, mais sa croissance est plus rapide que celle de presque tous les autres secteurs.
- L'essentiel de l'empreinte se joue à la fabrication des terminaux, pas dans le cloud — un ordre de grandeur que beaucoup de DSI découvrent tard.
- L'écoconception d'un service numérique et la sobriété des usages rapportent plus, en kWh évités, que le choix d'un fournisseur d'énergie verte.
- L'IA générative rebat les cartes : sa consommation se concentre sur l'inférence, et elle rend obsolète une partie des gains obtenus ailleurs.
- La tension eau-matières critiques est le point aveugle des politiques actuelles.
Les chiffres qu'on vous cache derrière le mot « transition »
La première fois que j'ai présenté un bilan carbone numérique à un comité de direction, j'ai eu droit à la question classique : « mais le numérique, ce n'est que 2 % des émissions mondiales, non ? »
La réponse honnête est : oui, de l'ordre de 3 à 4 % des gaz à effet de serre à l'échelle planétaire, et à peu près 4 % de l'empreinte carbone française. C'est l'ordre de grandeur que tout le monde cite. Ce qui est rarement dit, c'est que la part de la fabrication des équipements domine ce total — autour des deux tiers selon les travaux menés côté ADEME et Arcep. Le cloud, les réseaux, les data centers ? Le reste.
Pourquoi le mauvais poste capte toute l'attention
Parce qu'on ne peut pas optimiser ce qu'on ne mesure pas. Un serveur dans une baie, on peut le monitorer. Un smartphone fabriqué en Asie, transporté, utilisé dix-huit mois, remplacé — c'est invisible dans un tableau de bord. Et pourtant.
Le tableau ci-dessous montre la répartition telle que je la présente systématiquement en mission, avec les ordres de grandeur que je vois se confirmer à chaque audit.
| Poste | Part de l'empreinte | Levier principal | Difficulté |
|---|---|---|---|
| Terminaux (fabrication + usage) | ~65–70 % | Allonger la durée de vie | Élevée (culture du renouvellement) |
| Réseaux fixes et mobiles | ~15–20 % | Sobriété des usages, protocoles | Moyenne |
| Data centers | ~10–15 % | PUE, free cooling, durée de vie serveurs | Faible (leviers techniques matures) |
Ce déséquilibre change tout. Une entreprise qui passe six mois à optimiser son cloud pour gagner 8 % sur la facture électrique des serveurs aura parfois moins d'impact que si elle prolongeait d'un an la durée de vie de ses 400 laptops. J'ai vu la scène se répéter au moins trois fois.
Écoconception et obligations légales : le levier qu'on sous-estime
Depuis la loi REEN, les collectivités et un périmètre croissant d'acteurs publics ont des obligations sur la conception de leurs services numériques. Le Référentiel général d'écoconception des services numériques, lui, n'est pas contraignant — mais il est devenu la grille de lecture de fait pour qui veut avancer sérieusement.
Ce que ça change concrètement pour une DSI
Trois choses, dans mon expérience :
- On arrête de charger une page web avec 4 Mo de JavaScript pour afficher trois paragraphes.
- On questionne la durée de vie des équipements avant le renouvellement, pas après.
- On mesure le poids des requêtes, ce qui oblige à regarder l'inférence d'un modèle IA en face.
Sur un projet client, appliquer ces principes nous a fait passer une page produit de 3,8 Mo à 480 ko. Le taux de conversion n'a pas bougé. La consommation côté utilisateur, si. Réduction par huit. Sur l'ensemble du parc, on a estimé l'économie annuelle à plusieurs centaines de kWh évités par utilisateur actif — je reste prudent sur l'extrapolation, mais l'ordre de grandeur est là.
Franchement, c'est le levier le plus rentable que je connaisse. Et le moins sexy.
L'IA générative rebat-elle les cartes ?
Oui. Et pas dans le bon sens.
Le point que la plupart des articles ratent : pour une IA générative, la phase d'entraînement, aussi médiatisée soit-elle, n'est pas le gros de la consommation. C'est l'inférence qui pèse — chaque requête utilisateur, chaque génération d'image, chaque complétion de code, multipliée par des millions d'appels par jour.
Pourquoi le coût par requête est plus élevé qu'on ne croit
Un moteur de recherche classique demande quelques millisecondes de calcul réparties sur plusieurs serveurs optimisés. Une génération de texte par un grand modèle demande plusieurs secondes d'inférence sur des accélérateurs matériels très gourmands, refroidis intensivement. Le rapport entre les deux n'est pas de l'ordre de deux ou trois. Il est de plusieurs ordres de grandeur.
J'ai fait le calcul grossier pour un usage interne — un assistant qui répond à 12 000 questions par mois. Estimation basse : l'ordre du MWh annuel pour cette seule brique. Sur un périmètre d'entreprise modeste. Ça calme.
Ce n'est pas une raison pour jeter l'IA. C'est une raison pour l'utiliser là où elle apporte vraiment quelque chose, et pas pour générer des résumés de réunions que personne ne lit.
Eau et métaux rares : le point aveugle
On parle beaucoup d'électricité. On parle peu d'eau. Et encore moins des métaux.
Un data center refroidi par évaporation consomme de l'eau — parfois plusieurs millions de litres par an pour une installation de taille moyenne. Dans des régions déjà en stress hydrique, comme l'Arizona ou certaines zones d'Espagne, ça crée des tensions d'usage directes avec les riverains. Des projets ont été bloqués pour cette raison. Ce n'est pas anecdotique.
Côté métaux, la question est plus vicieuse. Le cuivre, le lithium, les terres rares qui entrent dans les équipements viennent de chaînes d'approvisionnement tendues, souvent hors d'Europe. Un rapport de l'UIT a documenté la dépendance, mais peu d'entreprises intègrent cette dimension dans leur bilan. Moi le premier, jusqu'à récemment.
Ce que ça implique pour un plan de transition sérieux
Un plan crédible doit tenir quatre fils à la fois :
- Allongement de la durée de vie des terminaux, avec un objectif chiffré.
- Réduction du poids des services numériques (écoconception mesurable).
- Choix d'hébergements dont la consommation en eau est documentée, pas seulement l'électricité.
- Traçabilité des métaux critiques, au moins pour les équipements renouvelés.
Oui, c'est plus lourd qu'un achat de certificats. Mais c'est ce qui tient dans le temps.
Le numérique comme levier de décarbonation : le paradoxe
Voilà le point qui me fait sortir de mes gonds à chaque débat. On me dit souvent : « mais le numérique permet aussi de décarboner ! » Vrai. Les réseaux électriques intelligents, le pilotage fin de la consommation industrielle, la visioconférence qui remplace un vol — tout ça compte.
Sauf qu'il faut arrêter de présenter cet argument comme une excuse. Le numérique qui décarbone, c'est du numérique sobre, bien conçu, au bon endroit. Le numérique qu'on déploie par défaut, c'est du numérique qui ajoute. Les deux ne se compensent pas mécaniquement.
Les gains d'un côté ne financent pas les excès de l'autre. C'est la phrase que je répète en fin de mission, et qui ne plaît jamais.
Ce qui marche vraiment, d'après ce que j'ai vu
Trois choses, dans l'ordre d'impact réel observé :
- Prolonger les équipements de 12 à 24 mois de plus, systématiquement, avec un budget maintenance alloué.
- Former les équipes de développement à l'écoconception — pas une conférence, une pratique outillée.
- Mesurer, publier, recommencer. Un bilan carbone numérique qu'on ne refait pas chaque année ne sert à rien.
Et une chose qui ne marche pas : compter sur le fournisseur cloud pour résoudre le problème. J'ai cru ça aussi, au début. C'était une erreur.
La transition énergétique du numérique ne se jouera pas dans les salles de marché ni dans les rapports RSE annuels. Elle se jouera dans la décision, mille fois répétée, de ne pas remplacer ce laptop. C'est moins spectaculaire qu'un data center refroidi à l'azote liquide. C'est aussi ce qui compte.